A la suite du crash financier de 2008, le milieu politique a crié au meurtre. Le système bancaire serait soumis au contrôle de la société. Après quatre ans, les banques agissent toujours à leur guise. Plus encore, elles essaient de faire chanter la société en manipulant la politique budgetaire des gouvernements qui, quelques années auparavant, ont empêché le secteur financier de se désintégrer. La balle est dans notre camp.
En 2008, le monde s’est réveillé avec la gueule de bois au lendemain de la fête des banquiers qui, pendant plusieus décennies, ont gardé la société en état d’ivresse. Tant que la fête durait, personne n’interrogeait le fait qu’une proportion toujours plus grande de la croissance économique résultait d’activités sauvages du secteur financier, propulsant le commerce de produits financiers exotiques. Ceux qui osaient se poser des questions sur la plusvalue de ce type de commerce, ou les risques qui y étaient liés, étaient considérés comme des pessimistes qui gâchaient le plaisir. La bulle hypotécaire américaine a alors éclaté et a causé la paralysie du secteur financier mondial. Une opération de sauvetage massive a suivi: au niveau mondial, 9.000 milliards d’euros d’impôts ont été transférés vers les banques, représentant plus que le revenu annuel collectif de 4,7 milliards d’habitants du tiers-monde.
Certains opposants du néolibéralisme riaient dans leurs barbes quand de plus en plus de banques devaient être sauvées par l’Etat. Il était parfois dit que la Maison Blanche a été fidèle à ses principes pendant une journée seulement, fin 2008: le jour où elle a décidé de laisser Lehman Brothers faire faillite. Cette faillite a envoyé une onde de choc à travers le secteur financier mondial et définitivement caractérisé le crash financier comme menaçant le système. Depuis, chaque institution financière censée être “too big to fail” a été sauvée.
Pourtant, la fin de l’illusion d’une parfaite communion entre la croissance financière sauvage et un développement économique durable n’était toujours pas en vue. Les hommes politiques criaient au meurtre: “Plus jamais!” et “Les coupables vont payer!”. Quatre ans plus tard, on constate que ce n’était que des paroles en l’air. Le système financier a été étayé par un chèque quasiment en blanc et la spéculation bancaire n’a pas été régulée. Le citoyen paye l’addition. A la suite du crash financier, la solidité de notre démocratie semble s’être retrouvée coincée dans une spirale négative.
Bouée de sauvetage ou boulet à traîner?
Lors du sauvetage des banques, les gouvernements ne semblaient pas souvent penser aux intérêts de la société à long terme. Pourtant, ils prenaient des mesures qui auraient un impact très grand sur notre prospérité future. Souvent, ces mesures étaient conclues en un weekend – quand les bourses étaient fermées – entre présidents de gouvernement, ministres des finances, banques nationales, et la direction de la banque en question. Plus tard, ces sauvetages étaient parfois ratifiés par le parlement, et parfois pas.
Dexia, par exemple, a été sauvée une deuxième fois en octobre 2011 par un gouvernement des affaires courantes. Bien que le sauvetage contienne une garantie de l’Etat belge de 54 milliards d’euros, la décision n’a jamais été soumise au parlement. Le CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde), ATTAC Bruxelles et Liège ont entamé une procédure auprès du Conseil d’Etat afin de faire invalider cette garantie. Fairfin, plusieurs autres organisations citoyennes ainsi que des personnalités individuelles soutiennent ces procédures.
La forme que ces actions de sauvetage prenaient était présentée comme étant la seule solution possible. Les banques devaient être maintenues en vie, le casino inclus, et l’imposition de conditions sévères n’était pas à l’ordre du jour. Un autre pratique était également appliqué en Belgique: nationaliser les dettes toxiques et vendre la partie saine de la banque (Fortis) pour une bouchée de pain (à BNP Paribas). Les banques sauvées étaient désormais présidées par des représentants du gouvernement, mais cela a fait couler très peu d’encre. En plus, ces représentants avaient souvent déjà accompli une carrière dans le secteur financier. Comme si c’était la chose la plus normale au monde.
Pourtant, les choses ne se sont pas passées partout pareil. Certaines banques islandaises avaient tant de dettes que le pays a fait faillite en 2008. Un référendum a été organisé qui laissait aux citoyens le choix de prendre les dettes des banques sur eux. 93 pourcent des participants s’est exprimé contre. Pendant que les PDG des banques dans d’autres pays abandonnaient la pagaille créée par eux-mêmes avec un parachute doré, en Islande, les banquiers principaux étaient l’objet d’investigations judiciaires.Dans la plupart des pays, toutefois, les pouvoirs politiques préconisant une autre approche sont très rares.
Par ailleurs, les gouvernements défendaient les actions de sauvetage toujours avec le même argument: elles rapporteraient de l’argent. Les gouvernements semblent surfer sur les mêmes vagues manico-dépressives que les marchés financiers eux-mêmes. Chaque fois qu’une banque est sauvée, un ministre pousse un cri de victoire car ces banques doivent payer une contribution ou l’Etat recevra un dividende en tant qu’actionnaire et cela rapportera de l’argent. Considérant que tout va comme dans le meilleur des mondes.
Cette position de départ est un mythe dangereux. En Belgique, la débacle Dexia en est la meilleure preuve. En 2008, le gouvernement a remis Dexia d’aplomb avec une recapitalisation de 6 milliards d’euros et une garantie de 100 milliards d’euros. En 2011, Dexia était scindée: la Belgique a payé 4 milliards d’euros pour la branche belge (Belfius) et se porte garant pour Dexia Holding, la “bad bank”, pour la somme de 54 milliards d’euros. Avec raison, on peut donc se poser la question de savoir si en 2008, les gouvernements nous ont donné une bouée de sauvetage ou un boulet à traîner.
Le système bancaire s’accroche au stylo
En 2008, un des cris de guerre des hommes politiques était que le secteur financier serait régulé. Les banques “too big to fail” faisaient souvent l’objet de discussions à ce propos. Ce qui pose problème ici, c’est que certaines banques sont tellement grandes que leur faillite menacerait l’économie entière. Cela peut avoir comme conséquence pénible que les banques prennent des risques irresponsables, sachant que le gouvernement les sauvera bien si les choses se passent mal.
En Belgique, en 2007, Fortis (qui faisait alors encore partie de BNP Paribas) avait un total du bilan presque 3 fois plus grand que le PNB belge. Chez KBC, c’était 115 pourcent, et chez Dexia, 86 pourcent du PNB. Dans les séquelles de la crise financière, certaines grandes banques multipliaient leur taille. Les actifs des 23 banques les plus grandes sont deux fois plus grands que le PNB de l’Union Européenne entière. Prenons l’exemple de BNP Paribas: entre 2007 et 2010, son bilan a crû d’un tiers. Ainsi, en 2010, la banque possédait un bilan plus grand que l’économie française.
Une des mesures sur le tapis afin de réguler le secteur financier, est de séparer les activités spéculatives de banques qui gardent les épargnes de leurs clients. Ainsi, seules les banques d’épargne seraient encore candidates aux actions de sauvetage. Une telle séparation n’est pas nouvelle. Elle était introduite pendant la Grande Dépression dans les années ’30 et restait en vogue jusqu’à la fin des années ’90.
Soyons clairs: depuis 2008, la spéculation est loin de s’être arrêtée. Le casino marche à plein régime: de la spéculation sur les matières premières, sur la dette nationale, sur les prix de la nourriture, etc… Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, des règles sont en cours de ratification pour retirer l’argent d’épargne de la maison de jeu. Du moins, plus au moins. Car bien que, par cette réglementation, le Royaume-Uni et les Etats-Unis soient plus avancés que la Belgique, où la Banque nationale a reçu la mission d’étudier la mesure, la grille qu’on souhaite placer entre l’argent d’épargne et la spéculation serait considérablement trouée. Et même sans ces trous noirs dans la législation, il resterait encore beaucoup de banques too-big-to-fail debout. Où sont ces hommes politiques qui, quelques années auparavant, calmaient l’opinion publique en menant une guerre verbale contre les banques?
Puis, il y a aussi les règles de Bâle III. Selon ces règles, les banques doivent posséder plus de capital personnel qu’auparavant, afin de mieux pouvoir gérer des pertes. Les banques déplorent que ce surplus de capital propre ne peut plus être utilisé pour investir. Elles avertissent déjà maintenant qu’elles offriront moins de crédits, et à des intérêts plus élevés. Et ce alors qu’encore récemment, la Banque Centrale Européenne (BCE) a prêté plus de 1.000 milliards d’euros à des banques à un taux d’intérêt de 1 pourcent, générant ainsi encore plus de possibilités de bénéfices. Entretemps, les banques sont de moins en moins enclins à accomplir leur rôle traditionnel, c’est-à-dire prêter des crédits aux organisations et aux entreprises.
Il est important de retenir que le système bancaire est le co-auteur de toutes ces lois et règles. Il faut dire qu’il est un des secteurs économiques les plus forts, qui, même si sa plusvalue n’est souvent pas très claire – représente une grande partie de l’économie dans de nombreux pays. Ainsi, aux Etats-Unis, les banques accaparent actuellement presque un tiers de toutes les bénéfices des entreprises, alors qu’au début des années ’80, cela se limitait encore à 7 pourcent. Au Royaume-Uni également, le secteur financier représente environ un tiers de l’économie. Logiquement, le secteur a plus que son mot à dire lors de la prise de nouvelles mesures législatives. Une recherche récente révèle que 73 pourcent des membres de conseils au sein de la Commission Européenne, préparant la révision de la réglementation qui s’applique aux institutions financières, est composé de personnes liées aux entreprises financières.
Le système bancaire a faim
Le sauvetage des banques génère également un grand impact sur le reste de la politique. Il suppose le déplacement de dettes du secteur privé vers le secteur public. Outre les milliards d’euros destinés aux banques, la dette nationale a été accentuée par l’Etat qui investissait de l’argent dans l’économie afin de combattre la récession économique suivant la crise financière. Dès que les banques pouvaient continuer sur leur élan de profits élevés, spéculation et bonus, les gouvernements qui avaient prévenu la désintégration du système bancaire mondial étaient appelés à se justifier.
Depuis, les marchés financiers, soutenus par le Fonds Monétaire International (FMI) et la Commission Européenne, reprochent aux gouvernements nationaux de jeter l’argent par les fenêtres. Ils leur comptent des intérêts plus élevés sur les obligations d’Etat et exigent des mesures d’austérité sévères. Les intérêts que demandent les marchés financiers pour le prêt d’argent à la Grèce, le Portugal et l’Irlande sont devenus hors de prix, poussant ces pays à financer leurs budgets avec le soutien de la Commission Européenne, la BCE et le FMI.
Ce soutien est toutefois un cadeau empoisonné, servant en premier lieu à rembourser les créanciers, en majorité des banques. En outre, il représente un levier pour imposer des économies dans des secteurs de dépenses “peu rentables” comme la sécurité sociale et les entreprises gouvernementales. Ceci ne doit pas étonner. Dans les deux dernières décennies, le FMI a souvent donné de tels cadeaux empoisonnés en Amérique Latine et en Asie du Sud-Est. Mais il y a aussi d’autres pays qui souffrent de la pression sur la politique budgétaire, exercée par les marchés financiers. Non seulement de manière économique, par des intérêts plus élevés sur les prêts, mais également sur le plan politique. La gestion de la dette nationale a été le sujet de plusieurs sommets européens, et il est pour le moins inquiétant de constater que des banques faisaient informellement partie de ces négociations.
En outre, on travaille avec deux poids: comment peut-on justifier les conditions sévères imposées aux gouvernements qui, il y a quelques années, ont réanimé le système financier, et doivent aujourd’hui payer des intérêts assez élevés, alors que la BCE donne des prêts à un taux d’intérêt de 1 pourcent aux banques européennes sans imposer de conditions? Une fois de plus, les profits sont privatisés, et les pertes collectivisées.
Les gouvernements nationaux, eux, font preuve de peu de résistance face à cette prise de pouvoir. Désolé, le système bancaire a faim. Face au comportement fataliste des politiciens, le peuple exprime, dans plusieurs pays, un sentiment de grand mécontentement. Et dans certains – la Grèce en tête de file–, les troubles sociaux ont atteint un niveau qu’on ne croyait possible, auparavant, que dans des pays du tiers-monde. Toutefois, cela n’a pas pu réfréner la détermination des marchés financiers et de leurs partisans politiques. Ainsi, en Grèce et en Italie, des anciens membres du personnel de Goldman Sachs ont récemment été assignés à la tête de gouvernements non-élus afin de ratifier les économies injustes et inefficaces.
Le refus de la plupart des politiciens de s’affirmer plus et de résister à la logique démentielle des marchés financiers témoigne d’un mépris pour les intérêts des citoyens. Les institutions démocratiques étaient loin d’être parfaites avant 2008, mais alors que le système bancaire façonne les institutions démocratiques selon ses propres souhaits et que le monde politique sert de marchepied, le déficit démocratique augmente de manière drastique et se voit accompagné d’une perte inégalée de prospérité. Celui qui pensait que 2008 annoncerait la faillite de la monoculture de la pensée économique, s’est fait rouler. Et là où des réglementations sont élaborées, elles apparaissent être décevantes.
En Europe, la devise est actuellement la gouvernance économique: la gestion pragmatique de la société selon les dictées des marchés. Et ces marchés sont accordés à l’intérêt général. Aller à l’encontre de cette logique et favoriser les intérêts des citoyens est impensable, par peur de déranger les marchés fragiles. Ce déficit démocratique met la balle dans le camp des citoyens et de la société civile. Afin d’être crédibles, par contre, on ne peut plus se laisser séduire par l’ivresse des profits excessifs. La gueule de bois est déjà assez grave. Rien n’est perdu, mais si l’on veut dompter le système bancaire, et si on veut une économie au service de la société et de l’environnement, on devra la défendre.
From blog: International Rivers, Netwerk Vlaanderen by adminbt on 2012-05-10 10:40:32